Retour sur les techniques de propagande de la fachosphère

Dans une enquête bien documentée, La fachosphère, parue en 2016 chez Flammarion, les journalistes Dominique Albertini et David Doucet se penchent notamment sur le cas du site « Fdesouche », pionnier de la propagande identitaire raciste sur internet, et toujours particulièrement relayé sur les réseaux sociaux, y compris parfois, hélas, par des internautes peu regardants sur les sources des articles à sensation qu’ils partagent. Nous citons ce passage du livre, qui laisse parler Pierre Sautarel, militant geek d’extrême-droite fondateur de ce site, et qui présente un bon résumé d’une stratégie malheureusement très efficace, déclinée depuis à l’infini par moult autres sites de pseudo-réinformation.

« “La devise sur Fdesouche, c’est de faire le moins d’analyse possible, résume Sautarel d’un débit rapide. Il s’agit de faire passer une idée politique par la concentration et le choix d’articles trouvés ailleurs. On fonctionne sur le principe d’une revue de presse, à base de copier-coller. Ensuite, ce sont nos lecteurs qui font l’analyse : à eux d’analyser, de disserter, et de montrer où est la manipulation s’il y en a une.” »

Ainsi, Sautarel et ses nombreux imitateurs de la fachosphère orientent habilement le point de vue de l’internaute tout en lui donnant l’impression d’élaborer lui-même une « analyse » (sic) personnelle à partir de sources en réalité sélectionnées selon un objectif politique. Par ailleurs, l’internaute peu averti peut ainsi relayer à partir de Fdesouche (ou d’un site équivalent) des articles trouvables ailleurs donc pas forcément entachés d’une connotation d’extrême-droite évidente, sans se rendre compte qu’il contribue ainsi sans le savoir à la propagation virale d’une idéologie puante.

« Pratiquement tous les contenus, en effet, portent sur le tryptique immigration-islam-insécurité. Aucune hiérarchie entre les articles : la dépêche sur un Maghrébin suspecté de braquage est mise sur le même plan qu’une affaire de voile à l’école ou qu’un débat sur le multiculturalisme allemand. Après un moment de lecture, l’effet de saturation joue à plein : s’impose l’image d’une France submergée par d’inassimilables allogènes ; d’un pays occupé, rongé de l’intérieur, au bord de la guerre civile. Aucun point de vue alternatif n’est présenté, qui contrebalancerait ce terrible tableau. Fdesouche agit comme une chambre d’écho pour les pires cauchemars identitaires, sans que Sautarel et ses associés aient à exprimer leur propre point de vue : abrités derrière la production de la presse “officielle”, ceux-ci peuvent se poser en simples relayeurs. En dépit des apparences, ce travail s’éloigne parfois du “journalisme de liens” dont se réclame Sautarel : Fdesouche n’hésite pas à relayer des rumeurs non vérifiées, du moment que celles-ci servent son propos, se contentant de prendre ses lecteurs à témoins : “Info ou intox ?” »

L’efficacité de cette forme de propagande tient aussi à l’utilisation massive de la vidéo.

« “A l’époque [2005], la plupart des sites d’extrême-droite étaient plutôt chiants, raconte-t-il. Nous voulions prendre le contre-pied de tout ça. On postait des vidéos chocs, on parlait de jeux vidéo, on mettait des meufs à moitié à poil. On publiait des trucs qui parlaient à la jeunesse de droite et d’extrême-droite.” Jusqu’en 2006, le blog reste confidentiel ; c’est en s’attaquant au “décryptage de l’actualité” qu’il sort de l’anonymat. Le rythme élevé de publication et l’utilisation intensive de la vidéo font grimper son audience en flèche.
“Nous avons été les premiers à nous servir politiquement [de la vidéo] à ce point-là, se pâme Sautarel. Pendant des années, j’ai stocké sur mon ordinateur des documentaires, des archives de reportage, avant de les rebalancer sur Rutube [site d’hébergement russe de vidéos] pour les diffuser sans que les droits puissent être contestés. Nous étions l’INA de l’identité et de l’immigration. Quand les gens rentrent du boulot, ils n’ont pas envie de lire des textes très compliqués ou de grandes thèses. Ils arrivent sur notre site et peuvent, en dix minutes, regarder les différentes vidéos.” »

En 2016, Sautarel avouait encore d’autres ambitions :

« “Je voudrais transformer Fdesouche en site plus moderne avec des vidéos trash et sexy, annonce-t-il. Etre l’équivalent des tabloïds britanniques Daily Mail ou The Sun. Avec des vidéos, de la fliquette mexicaine sexy qui montre ses seins à des images chocs sur les ravages de l’immigration.” Bas de gamme et racoleur ? Peut-être mais Sautarel s’en moque. L’homme, comme à son habitude, mesure une idée à son efficacité : “Je veux pas que le site adopte une posture intellectuelle narcissique. Je veux donner aux gens ce qu’ils ont envie de voir en rentrant fatigués du travail.” »

Dans la bataille culturelle qui oppose les organisations oeuvrant à l’émancipation à la fachosphère, l’efficacité de ces techniques de propagande, qui ne sont pas sans rappeler celles utilisées par les fascistes et les nazis au siècle dernier, est à prendre au sérieux.

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